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Voici un papier paru dans le Nouvel Obs en 1998, quelques jours après mon entrée au gouvernement de Jospin. Certes, l’article date un peu, mais je crois que j’y décris assez bien mon itinéraire.

« Pourquoi je serai un ministre mécano » Le Nouvel Observateur, le 09/04/1998

 » J’avais 9 ans quand je suis arrivé en Seine-Saint-Denis. En quarante-huit heures, j’étais passé de l’odeur des orangers, des couleurs blanches et bleues de la Tunisie, de la Méditerranée, à la banlieue de Paris. Le bateau, le train à Marseille, Paris-Gare de Lyon, une nuit à l’hôtel avec mes parents, mon frère et ma soeur. Mon père était arrivé quinze jours plus tôt. Bourguiba avait lancé la réforme agraire, et ma famille, qui faisait du vin, avait préféré partir. Mon père était entré dans une agence immobilière et on lui avait trouvé un deux-pièces au Pré-Saint-Gervais : 32, rue d’Estienne-d’Orves, cité Jean-Jaurès.

J’ai su tout récemment que l’appartement était en vente. J’ai téléphoné à l’agence pour aller le revoir. C’était encore plus petit que dans mon souvenir. Comment avait-on pu vivre dans un appartement si petit, à cinq ? Mais voilà, on est resté. Et puis, je suis entré à l’école. Les trois derniers arrivés, c’était un Valera qui était espagnol, un Ziliox qui était grec. Et moi, Bartolone, de mère maltaise et de père italien, venu de Tunisie. Avec mon accent prononcé, on m’a regardé un peu de travers, mais au fond, il n’y avait pas de vrais problèmes.

On avait le sentiment de pouvoir tous s’en sortir un jour, en bossant à l’école. Aujourd’hui, quand je retourne dans ce collège Anatole-France, j’aimerais que les gamins qui ont 9 ans ­ comme moi en 1960 ­ puissent à leur tour réussir. Il n’est pas possible qu’il y ait une génération perdue…

En ce temps-là, la Seine-Saint-Denis faisait partie du département de la Seine. C’était le 75. Le 93 n’existait pas encore : on appartenait au « paquet des parigots ». Le périph n’avait pas encore mangé les fortifications, qui étaient notre terrain de jeu. Il n’y avait pas cette rupture symbolique qui nous a rejetés « de l’autre côté ». C’était avant que la droite ne s’approprie Paris et le vide de sa substance ouvrière et populaire. On ne se sentait pas différent des autres, pas aussi « ailleurs » qu’aujourd’hui. On baignait dans un ensemble homogène, en termes sociaux.

Même si, chaque fois que ma mère allait à la mairie réclamer un logement plus grand, elle entendait le maire SFIO l’interpeller : « Qu’est-ce que vous êtes venus faire ici, pourquoi vous n’êtes pas restés chez vous ? » Elle revenait évidemment décomposée… On n’avait pas peur de l’échec scolaire. A partir de la quatrième, certains étaient happés par d’autres structures de formation, l’école de la RATP, les assurances, les banques. On n’était que quelques « fêlés » comme moi à aller au lycée et à passer le bac. Mais les autres s’intégraient par le travail.

Bien sûr, il y avait des bagarres entre bandes des cités : « Jean-Jau » contre la bande de la place Séverine, ou celle de la mairie, les mômes de l’école publique qui se castagnaient avec ceux de l’école privée. Les blousons noirs faisaient le coup de poing au bal de la salle des fêtes. Mais on savait bien que c’était l’affaire d’un moment. Et qu’après le service militaire viendrait le mariage. Tout le monde allait se ranger. Il n’y avait pas ce sentiment de menace de la délinquance sur la société. Je me souviens très bien d’une de mes profs de troisième, Mme Toullieu (elle habite toujours dans le coin), qui a dit en me désignant : « Allez, ce petit-là, on en fera quelque chose ! »

On était trente par classe, mais les profs ne manquaient pas d’enthousiasme. S’ils décidaient de donner un coup de pouce à un gamin, ils n’en délaissaient pas pour autant les autres. Ils avaient la possibilité de faire du sur mesure. A la fin des années 70, j’ai senti que les choses commençaient vraiment à changer. Le choc pétrolier, le poids de la crise, le chômage qui a commencé à augmenter fortement… Et alors là, tout est allé très vite. J’ai été élu adjoint au maire du Pré-Saint-Gervais en 1977. Je me souviens des débats que nous avons eus au bureau national du PS. Nous étions un certain nombre d’élus de banlieue qui disions : « Attention, ça dévisse ! »

Je sentais le repli sur soi, je voyais les gens déserter le tissu associatif. Et d’un seul coup, le lien s’est fait entre la crise et la montée du racisme. Le 1% patronal a eu un effet pervers : celui de donner aux habitants déjà installés dans une banlieue le sentiment d’avoir été moins bien logés que les derniers arrivants, venus d’ailleurs. Ils me disaient : « On habite le Pré depuis longtemps, pourquoi ont-ils, eux, un logement, et pas moi ? » J’ai senti comme un « découturage » de la banlieue. La mixité sociale a été peu à peu mise à mal. Les cités se mettaient à déraper. Le taux de chômage grimpait, et la misère s’accumulait à la misère.

Les gamins des cités, entassés dans les écoles de proximité, avaient de plus en plus de difficultés. L’été, pendant les vacances, ils n’avaient que les squares, et l’hiver, on les retrouvait dans les halls d’immeuble. Les familles en difficulté ont commencé à se multiplier dans les cages d’escalier. Un certain nombre d’habitants qui vivaient là en ont eu assez et ont eu envie de partir. C’était les 10% de gens qui structuraient la vie associative et servaient d’intermédiaires dans les quartiers. Ils ne supportaient plus les boîtes aux lettres arrachées, les mômes qui buvaient de la bière dans les escaliers et à qui il fallait demander de se pousser pour pouvoir entrer chez soi. La drogue est arrivée. Au début les gamins sniffaient du trichlo.

Quand on parlait de ça, au PS, c’est tout juste si on ne se faisait pas traiter de réactionnaire. Du fait de la montée de Jean-Marie Le Pen, on avait l’air de traîner sur un terrain interdit. Quand on disait : « Attention, l’immigration clandestine, surtout quand elle est accumulée sur les mêmes cités, sur les mêmes villes, pose un problème… ». Quand on disait : « L’intégration par l’école marche de moins en moins. » Quand on disait que « de plus en plus de dépenses sociales pesaient sur un certain nombre de villes, alors que les recettes de taxes professionnelles allaient ailleurs ». Quand on disait : « Attention, on va dans le mur »… Eh bien, on y a été. Mais pour un certain nombre d’entre nous, on y a été en klaxonnant. Je me souviens des élections de 1986, comme d’une terrible souffrance.

Après le bonheur et l’heureuse victoire de 1981… J’ai bien cru que c’était cuit, que la société française nous filait entre les doigts et qu’on ne s’en remettrait jamais. Dans mes réunions publiques, j’étais pour la première fois confronté à de la haine à l’état pur. Et ce n’était pas cantonné au Front national. Les types étaient capables de nous dire : « Quand votre fille se fera attaquer dans la rue, ne comptez pas sur nous pour venir pleurer. » C’était leur manière de nous dire que nous ne savions pas nous occuper d’eux.

On a vu la société changer, sans savoir ce qu’il fallait faire pour la rattraper. On n’a pas vu arriver la multiplication des familles monoparentales, la progression de la toxicomanie. On a balbutié. C’était l’année du paroxysme du rejet de l’autre, les lendemains de Dreux. La droite était tellement convaincue de ne vivre qu’une parenthèse socialiste, elle était tellement persuadée de notre illégitimité, qu’elle était prête à jouer avec le feu. Aux cantonales, je me suis pris un tract du FN qui disait : « Renvoyons cet immigré de fraîche date, ce mafioso, en Sicile… » Ce jour-là, j’ai vu mes parents en larmes. Eux qui avaient dû faire le long travail du deuil de leurs origines et de leur culture, ils se prenaient ça dans la figure. Vingt-six ans après s’être installés ! On a cru que l’on tenait des solutions. On espérait que la crise ne durerait pas. C’était la grande époque où l’on croyait voir « le bout du tunnel ».

On a pensé macroéconomie : juguler l’inflation, moderniser l’appareil de production. Il fallait le faire, évidemment. Mais cette politique mettait toujours un peu plus les mêmes sur la paille. L’aménagement des villes avait été conçu dans l’idée d’un développement continuel. On avait tué la rue et créé des tours comme des donjons, pour dire la puissance des élus. On faisait des dalles : les voitures d’un côté, les piétons de l’autre. Il y avait les villes pour travailler et les villes pour dormir. Peu à peu, on était arrivé à la concentration dans les mêmes lieux de la population qui subissait toutes les angoisses et qui ne pouvait plus compter sur des services publics de qualité et de proximité qui contribuent si fortement à l’égalité. Un exemple : quand les dealers se sont installés dans les quartiers, les mêmes vieilles dames qui nous avaient tellement demandé de rétablir l’ordre, au bout de quelque temps ne s’en sont pas trouvées si mal. Les gamins de 12 ans transportaient la came de la cave à la voiture des trafiquants. Les grands frères surveillaient et les petites mémés étaient tranquilles parce que, pour éviter les rondes de police, les dealers déglinguaient le premier qui tirait un sac à main. Ils avaient pris en main les cités.

C’est ce sentiment d’abandon que nous renvoient aujourd’hui les enseignants de Seine-Saint-Denis. Ils ont l’impression que leur travail de résistance n’est même plus reconnu. Quand on met sur pied un plan de rattrapage, ils n’ont plus le temps d’attendre. Puisqu’il y a un peu plus d’oxygène, ils veulent pouvoir respirer, avoir plus de chances pour s’en sortir. Je vois toute une partie de la population, les électeurs, mes amis militants, qui disent : « Nous, tous les soirs, à la télé, on voit monter le CAC 40, les entreprises qui font des profits record. Il n’y a jamais eu autant d’argent. » Ils ne veulent pas avoir le sentiment que ça va bien quand pour eux, ça va encore plus mal. Depuis le mois de juin, beaucoup de mesures ont été prises en faveur des villes et des quartiers par le gouvernement Jospin : emplois-jeunes, contrats locaux de sécurité, relance des zones d’éducation prioritaire. Mais dispersées, sectorisées, elles ont manqué de lisibilité pour les acteurs de terrain. Notre pari, c’est d’être le chaînon entre l’Etat, les collectivités locales et les milliers de personnes ­ souvent bénévoles ­ qui travaillent chaque jour à améliorer la vie en ville. Je ne veux pas être le ministre des audits, des rapports et des procédures. Je voudrais être le ministre des mécanos de la Ville tout en redonnant un sens politique à l’ambition urbaine.

On a l’ensemble des pièces à notre disposition. Maintenant, il faut les emboîter et les visser pour réconcilier nos concitoyens avec la Ville. « 

Propos recueillis par AGATHE LOGEART et FRANÇOIS BAZIN